Une odyssée en solitaire.

Je suis assis devant mon écran d’ordinateur, j’observe le curseur qui clignote inlassablement, toujours à la même cadence. Il y a tellement de choses que j’aimerais dire. Par où et par quoi commencer ? 

Cela fait plusieurs mois que je pense à écrire cet article sans avoir réellement pris mon courage à deux mains. Aujourd’hui, j’aimerais vous embarquer dans la tête d’un jeune garçon qui a dû faire face à la plus grande épreuve de sa vie, par deux fois. Un message d’espoir à toutes celles et ceux qui font face à la maladie.


Index
1. Le commencement.
2. « Métro, boulot, dodo ».
3. Le château de cartes s’écroule.
4. En quête de sens.
5. Raconter pour inspirer.

 

Le commencement.

Petit dernier d’une famille de classe ouvrière franco-algérienne, j’ai grandis dans un quartier populaire de Beauvais dans l’Oise. Couvé abondamment par des parents bienveillants qui voulaient nous protéger, parfois à l’excès du monde extérieur, je me suis refugié dans des activités casanières. 

À l’école, je suis un gamin plutôt timide qui a des facilités. Je compte sur les doigts d’une main les fois ou je me suis fait attraper à bavarder ou faire des bêtises. Je gribouille dans mes cahiers d’écolier pour m’évader d’un programme scolaire ennuyeux. Doué d’un sens de l’observation aiguisé, j’ai très vite compris que si je prétendais travailler sérieusement en classe, j’obtiendrais une immunité auprès des enseignants.

J’ai effectivement du mal avec l’autorité abusive et le style magistral de certains enseignants. Finalement, je suis un doux rêveur, passionné de football et persuadé qu’il va en faire son métier. Alors, à quoi peut bien me servir l’école ? 

Mon père, qui y est allé jusqu’à ses dix ans, la sacralise. Il la considère comme une porte d’entrée sur une vie qu’on ne lui a pas donné la possibilité de vivre. Il a dû quitter les bancs de l’école pur aller travailler dans les champs familiaux en Algérie.

Pour résumer, je suis ce gamin “tête à claque”, qui croit tout savoir et qui ne sait finalement pas grand-chose. Rancunier, de mauvaise foi par moment, menteur et manipulateur lorsque cela semble nécessaire, je sais tout de même me faire apprécier du reste de la classe par des remarques comiques à la limite de l’acceptable. 

Mes bonnes notes sont la preuve de mon travail assidu. Elles sont pourtant le fruit de ma roublardise grandissante. Je comprends que le système de notation sert à valider des acquis, alors je travaille et j’apprends par coeur mes leçons la veille pour le lendemain.

Je me sens fort, invincible, plus intelligent que les autres. En réalité, je suis apeuré que mes vulnérabilités et ma grande fragilité soient révélées au grand jour. 

Ce masque de clown triste, je le porte tous les jours pour me protéger.  Néanmoins, je suis envahi par une sorte de tristesse sans réellement en comprendre l’origine. Passer du temps au près des autres me vide de mon énergie. Je le comprendrais bien des années plus tard, je suis alors un hypersensible, hyper empathique qui ne sait pas se protéger de l’énergie des autres. 

Puis vient le temps de s’envoler vers le monde des grands : l’université. Je découvre la liberté ultime – c’est à moi que revient la décision de me présenter en cours. La première année se passe bien, je me repose entièrement sur mes capacités intellectuelles et mes stratégies d’apprentissage. Viens ensuite la deuxième année qui se déroule sans encombre mais les notes baissent sensiblement. Puis, viens la troisième. L’année de tous les enjeux avec la validation d’une licence de langues étrangères appliquées.

Malheureusement, rien ne va. Je fais pour la première fois face à ma médiocrité. Mon ego en prend un sacré coup mais je me sors de ce guet-apens en validant mon année par un séjour Erasmus en Espagne. Un exploit, un miracle, qui renforce mon ego au lieu de m’enseigner l’humilité.

 


“Métro, boulot, dodo.”

Je pars ensuite en Irlande à Dublin pour ce qui doit être une année de transition et d’apprentissage. L’objectif est d’apprendre l’anglais et de rentrer terminer un master de commerce international. Je suis un cursus qui ne me plait pas outre mesure, pourtant il va m’assurer une qualité de vie. Un bon boulot grassement payé et une petite vie bien huilée. Le rêve, n’est-ce pas ? À aucun moment je ne remets pas en question ce modèle, profitant du spectacle de ma propre vie. Par lâcheté, certainement. Par peur de faire face à l’inconfort de l’inconnu, et échouer aux yeux des autres, c’est fort probable. 

Les six premiers mois sont difficiles. Il faut s’adapter à un pays, une ville, une langue que j’ai pourtant étudié pendant dix ans mais devant laquelle je n’ai aucun sentiment. 

Ma sœur, venue en éclaireuse quelques années avant moi, trouve les mots pour ne pas me laisser lâchement abandonner encore une fois face à la difficulté. Je travaille alors dans un petit magasin en tant que caissier. Je commence à gagner plutôt bien ma vie. Il faut dire que l’écart, entre une bourse d’étudiant insuffisante pour survivre et ce salaire qui me mène à une vie sans frustrations, est saisissant.

Ayant désormais un pouvoir d’achat plus conséquent, je comble les années de privation et de frustration avec des objets. Je m’achète tout ce dont j’ai toujours rêvé d’avoir en grandissant mais, que mes parents ne pouvaient pas se permettre. De la PlayStation en passant par des vêtements de marque à ne plus savoir quoi faire et des objets électroniques divers, tout y passe.

J’apprendrais bien plus tard que
le vide émotionnel ne peut pas se combler par des achats compulsifs. C’est aussi l’attrait de ce pouvoir d’achat qui me pousse à abandonner mes études et rester en Irlande plus longtemps que je ne l’avais envisagé. Impossible de revenir vivre une vie précaire d’étudiant boursier après avoir connu ce qui ressemblait pour moi a la première étape vers le succès financier, qui est alors pour moi le seul qui compte réellement.

Moi qui ai toujours été actif, je lâche peu à peu les matchs de football le dimanche, l’abonnement à la salle de musculation et la marche que je pratiquais quotidiennement pour une vie “métro, boulot, dodo”. En quittant mon petit travail de caissier pour le confort d’une chaise d’ordinateur dans une grande entreprise américaine, je vis cette nouvelle sédentarité comme le summum de la réussite sociale. 

 

Je ne suis pas heureux. 

Au plus profond de moi je rêve de liberté et je troque mon temps dans une entreprise contre de l’argent. Je ne corresponds pas aux codes de l’entreprise, me révoltant dès que la situation le nécessite. Finalement, je retrouve dans cette entreprise le système scolaire qui m’a tant éprouvé. Les enseignants sont remplacés par les managers. Le conseiller principal d’éducation est remplacé par le département des ressources humaines. Mes camarades de classe par mes collègues. 

La lecture d’un livre, The top five regrets of the dying de Bronnie Ware va faire imploser ce monde illusoire auquel je me suis raccroché faute de mieux. 

Ce livre est un électrochoc qui va me pousser à apprendre un nouveau métier, celui de réalisateur. Depuis tout jeune je nourris l’espoir de devenir acteur. Ayant fait quelques tests devant la caméra avec des amis, je n’ai pas pu satisfaire mon besoin maladif de tout contrôler. C’est derrière la caméra que je vais pouvoir l’assouvir, et me découvrir une passion.  

Après un premier documentaire de vingt-minutes récompensé à Dublin, par le prix du public, lors du Festival de la Saint-Patrick, mon esprit voit les choses en grand. Les applaudissements du public sucitent à un sentiment de fierté, et me convainquent que je viens de trouver un sens à ma vie. 

Je décide de quitter mon boulot stable pour me lancer en indépendant dans la réalisation de vidéos, sans aucun client. J’avais besoin de ce grand saut vers l’inconnu pour trancher avec la petite vie tranquille que je menais et qui me consumais à petit feu. 

La première année je trouve quelques clients qui me permettent de subvenir à mes besoins. Ayant décidé de vivre une vie plutôt simplifiée, je suis heureux. Enfin, presque. Cela fait désormais quatre ans que je suis installé dans la capitale irlandaise et nombreux de mes amis sont rentrés chez eux. Fatigué de devoir me reconstituer des cercles d’amis, je me réfugie dans la nourriture pour combler encore une fois un vide émotionnel.

Les kilos s’accumulent, le stress et les nuits blanches aussi mais je n’y prête que très peu attention. Je travaille de longues heures pour améliorer mon art et mener mon entreprise de la meilleure des façons. 

Je gère alors des projets pour des clients de renom, toujours en indépendant. Je pense alors, avoir atteins mes objectifs de succès. Pourtant je me rends compte que le travail commercial est très proche de la vie d’employé que j’ai fuis quelques années auparavant. Il me manque ce je ne sais quoi pour être pleinement heureux.

Je me marie en 2016, mon épouse est enceinte de notre fils, tout semble aller pour le mieux. N’est-ce pas la vie que j’ai toujours rêvé d’avoir ? Et puis, par un concours de circonstance, je commence à travailler sur mon premier documentaire long métrage. Une aventure humaine superbe qui s’arrêtera de manière abrupte sur un goût d’inachevé. 

Je suis passé entre les mailles du filet toute ma scolarité et toute ma jeune vie d’adulte. Pourtant, tout se paie tôt ou tard. Je l’ai appris un samedi, vers les coups de 12 heures.

 

 

Le château de cartes s’écroule.

Le samedi 11 mars 2017, je suis pris dans les mailles du filet et cette fois, je ne peux plus m’échapper. Ce samedi matin-là, on vient de me diagnostiquer un cancer du testicule gauche à seulement 28 ans. Une tumeur non séminomateuse stade 1 qui menace de se propager sur d’autres organes.  

Pour la première fois de toute ma jeune vie, je fais face à ma propre illusion de l’immortalité. L’invincible devient vaincu. Le pessimiste devient fataliste. 

Les mensonges sur lesquels je me suis construit tombent les uns après les autres. Je me sens mis à nu par cet envahisseur invisible sur lequel je n’ai aucune emprise.

L’ablation de mon testicule porteur de la tumeur intervient quelque jours seulement après le premier diagnostique. Le temps me manque pour réaliser véritablement ce qu’il se passe. L’onde de choc atteint également mes proches, spectateurs impuissants eux aussi.
 

Surtout, ce sont des peurs qui m’envahissent et qui laissent place par la suite à une rage indescriptible. Vais-je mourir avant la naissance de mon enfant ? Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?

S’engage alors une remise en question profonde et nécessaire. Les phases de questionnements et de doutes laissent place à une prise de conscience sur mes responsabilités.

 

 

En quête de sens.

Je suis l’unique responsable de la dégradation de mon état de santé.

J’analyse les dernières années et constate que j’ai créé un terreau fertile à la maladie. Sédentarité, manque d’activité, mal bouffe et mauvaise gestion du stress. Voilà quelques-uns des facteurs qui expliquent l’apparition du cancer. Se reprendre en main devient alors la seule route praticable qui s’offre à moi. 


Je refuse la chimiothérapie, voulant me débarrasser des résidus cancéreux par des changements drastiques et naturels. Et cela fonctionne. Mon oncologue qui me suit, est lui-même surpris de la baisse soudaine des marqueurs tumoraux.
C’est une victoire pourtant de courte durée. 

Quelques mois après mon premier diagnostique des points minuscules apparaissent sur les différents scans au niveau du poumon droit. Impossible de savoir s’ils étaient déjà présents, puisque les médecins pressés par l’urgence de la situation ont oubliés de réaliser un scan préopératoire pourtant obligatoire.  

Ne pas savoir ce qu’il se passe est une torture mentale insoutenable. Sans cesse, je suis envahi par d’inombrables doutes. 

En juillet 2018, mon obstination à ne pas vouloir subir de chimiothérapie me met dos au mur. Si je ne prends pas une décision rapide, je risque de voir les métastases proliférer sur d’autres organes. Il sera alors trop tard pour me venir en aide.

 

Deux cancers avant mes trente ans.

J’accepte donc quatre longs cycles de chimiothérapie. Quasiment quatre mois de soins intensifs à l’hôpital d’Annecy. Je suis revenu fin 2017 vivre en France avec ma petite famille pour changer d’environnement.

Ces quatre cycles sont d’une violence physique et émotionnelle sans précédents. Je perds parfois 10 kilos en une semaine, les effets secondaires du traitement m’empêchent de m’alimenter. Je perds également mes cheveux, mon teint est livide. Les seuls qui semblent ne pas me rappeler constamment mon état de santé sont mon épouse et mon fils.  

Il faut pourtant faire face aux regards des inconnus dans la rue. Chaque regard semble rempli de dégout, parfois d’empathie et très souvent de pitié. Si bien qu’entre mes cycles de chimiothérapie, je préfère rester à la maison plutôt que de sortir profiter des rayons du soleil. Je n’accepte pas de me conformer à cette image du malade impuissant, c’est le début d’un réveil salutaire. 

Et puis, ces cycles détruisent tout sur leur passage. Les cellules cancéreuses mais aussi les cellules saines. Pour s’assurer que le cancer est bien vaincu cette fois, je dois subir une autre opération. L’ablation d’une partie du lob du poumon droit se fait dans un hôpital semi-privé réputé de Lyon, le centre Léon Bérard.

Il faut une nouvelle fois réapprendre à respirer, à marcher, à s’accepter avec ce corps mutilé dont les cicatrices sont des rappels constants des évènements.  

La maladie, dans sa destruction la plus totale est aussi un grand révélateur des « choses essentielles ». C’est dans la douleur que j’apprends à composer avec mon identité véritable. J’embrasse mes vulnérabilités pour me libérer totalement et renouer avec celui que je taisais. 

En octobre 2020, je rejoins officiellement le club très fermé des 25%, après deux ans de rémission. Le soulagement est immense. Mon oncologue semble encore plus soulagée que moi. Elle se livre et m’indique droit dans les yeux qu’elle a « eut peur de ne pas pouvoir m’aider à temps ». J’ai donc frôlé de peu une mort médicalement certaine.

 

 

Raconter pour inspirer.

On ne m’a pas appris à gérer mes émotions. Pire, on m’a appris à les refouler. J’accepte d’endosser l’entière responsabilité de ce qu’il m’est arrivé, cependant je me dois de comprendre les raisons véritables qui ont pu conduire à ma longue chute dans le vide. La longue introspection à laquelle je me suis attelé depuis 2017 va en ce sens et elle porte ses fruits. 

Évidemment, je ne souhaite à personne de passer par les mêmes épreuves que moi. Je vous souhaite en revanche, de trouver votre chemin. Pourtant, je continue à dire que cette maladie est une bénédiction et que les leçons à en tirer sont nombreuses.  C’est ce que je fais avec ce blog en vous partageant mes ressentis et les leçons que je crois avoir comprises.

De cette histoire, j’ai décidé d’en faire un livre.

Actuellement en réécriture, je parle en détail de mon histoire personnelle face à la maladie et des prises de consciences qui sont intervenues sur ce chemin semé d’obstacles. Un livre qui se veut remplis d’espoir pour tous ceux qui le liront. C’est aussi et surtout le moyen de transmettre à mon fils les détails de notre histoire qui est aussi la sienne, et de remercier tous ceux qui se sont postés sur mon chemin pour m’aider au moment où j’en avais le plus besoin.

J’ai une deuxième chance de vivre la vie pleinement, je vais la saisir.

Wissame

 

 

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