Qui a encore éteint la lumière ?

Temps de lecture : 4 minutes.

Comme la plupart d’entre nous, le noir m’a terrorisé pendant toute mon enfance. La fin de l’histoire que me racontaient mes parents chaque soir, marquait l’imminence de l’extinction des feux. Alors que mes yeux s’adaptaient graduellement à l’obscurité, des créatures impressionnantes, toutes plus effrayantes les unes que les autres apparaissaient. Ces monstres ne reculaient jamais devant une énième opportunité de me terroriser. De peur de devoir les affronter, je me réfugiais sous ma couette, alors devenue ma cachette sécrète et invisible de prédilection. 

En grandissant, je me suis mis à chasser d’autres monstres, tout aussi effrayants, mais bien réels ceux-la. À la différence de ceux de mon enfance, eux, n’attendaient pas la pénombre pour venir me hanter. Pourtant, ils sont toujours parvenus à ne jamais révéler au grand jour leurs identités véritables. Ils restaient terrés là, à attendre l’opportunité de m’importuner. Tout ce que je savais d’eux ne se manifestaient que par leurs murmures, leurs chuchotements. Plusieurs fois, j’ai cédé sous la pression de leurs arguments. À mon plus grand regret. 

Par la suite, ces monstres sont devenus de fins stratèges. Plus sournois, plus vicieux, plus démoniaques que monstrueux, profitant de chaque instant pour nourrir leur appétit grandissant de me voir trébucher. Chaque fois qu’une flamme s’intensifiait en moi, ils faisaient tout leur possible pour l’éteindre, néanmoins sans jamais véritablement y parvenir, car s’ils avaient fait évoluer leurs stratégies, j’avais commencé à aiguiser les miennes. 

 

Le confort dans l’inconfort.

 

Certaines épiphanies dont la vie aime tant nous offrir, distilleront l’espoir de sortir victorieux de cette bataille sans fin. Cette flamme n’a fait que grandir au fil des ans, réduisant par sa lueur les zones d’obscurité et me permettant de dénicher ces monstres les uns après les autres, à force de travail, de courage et de pardon.

Les rôles se sont finalement inversés. C’est désormais mon tour de les traquer sans relâche, de les terroriser et de chercher à les réduire en poussière. Avec le temps, j’ai compris qu’il me serait impossible de les attraper tous et de les conserver contre leur gré sur un mur à trophées. Alors, il a fallu ruser. 

Ceux accrochés fièrement à mon tableau de chasse comme la Peur, le Doute, l’Angoisse, les Croyances Limitantes ont réussis à s’échapper plusieurs fois, profitant de ma faible vigilance. J’ai compris que ces monstres ont besoin de leur espace, de pouvoir évoluer sans se sentir étouffés. 

 

D’ailleurs, j’ai bien compris que leur mort signerait, quelque part, la mienne. 

 

Nous sommes liés par un pacte invisible mais pourtant si destructeur. Alors, comme on le fait dans une réserve naturelle, je leur ai créé un espace pour qu’ils puissent s’exprimer pleinement. En les apprivoisant, j’ai appris à coopérer avec eux. Ils ne sont pas si méchants finalement, il m’a fallu toutes ces années pour le réaliser. Pourquoi avais-je si peur de leur faire face ?

Pourtant, il est reste un qui s’est enfui chaque fois que je me suis approché de lui. Je le reconnais, c’est La Peur de Briller. Celui que je traque inlassablement depuis plusieurs années sans avoir pu, encore, lui proposer d’apposer sa signature sur l’armistice que j’ai rédigé. Je suis s’y proche de lui mettre la main dessus. Les traces de sa présence sur le sol sont fraiches, je sens de manière viscérale qu’il n’est plus très loin. 

 

Qui peut rallumer la lumière ?

 

Durant mon adolescence, je me suis convaincu que briller, être sous les projecteurs, était l’ultime expression d’un orgueil et d’un ego surdimensionnés. Alors, j’ai préféré taire mes rêves les plus fous plutôt que de sombrer face aux dégâts irrémédiables que pourrait causer cette lumière aveuglante.

Puis le temps et les expériences de vie faisant plutôt bien les choses, j’ai compris qu’il n’y avait rien d’ostentatoire à vouloir faire briller sa lumière en étant au service des autres. Le besoin de transmettre, de raconter, d’éveiller l’autre est en train de prendre le pouvoir, car c’est dans mon ADN, tout simplement. Jusqu’à quand pouvons-nous nous échapper de ce que nous sommes véritablement ? 

Est-ce que je suis désormais résolu à faire briller ma flamme intérieure ? Presque. Elle faiblit par moment, puis rejaillit lorsque l’obscurité tente de reprendre ses droits. Le principal, c’est qu’elle ne s’éteigne jamais. À moi de tout faire pour l’entretenir, la faire grandir et la faire rejaillir sur les autres, car accepter de briller, c’est aussi accepter de mettre en lumière ses parts d’ombres. Se réconcilier et se reconnecter avec soi, pour s’accepter franchement pour ce que l’on est.

Je suis prêt comme jamais, assis dans les tranchées dans l’obscurité à attendre mon heure.

Personne ne peut rallumer la lumière.
Personne ne peut le faire, à part nous-mêmes.


Wissame