Les voleurs de temps.

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Aucune police au monde ne peut les arrêter. Aucun procureur, aucun juge, ni aucun magistrat ne peut les faire condamner. Si bien qu’ils se sont auto-érigés en hyper puissants des temps modernes, tant ils s’affranchissent de toutes les normes sociales et morales, jusqu’à jouir d’une immunité totale. Que volent-ils, au juste ? Des secondes, des minutes et parfois même des heures. Ce sont des vampires non violents, assoiffés non pas de sang, mais de temps ; la seule ressource non renouvelable la plus précieuse dont nous disposons. Sans leaders et sans clergé, ils constituent la bande non organisée la plus dangereuse au monde. Pourtant, personne n’ose parler d’eux et encore moins les dénoncer.

 

Alors en dévoilant leurs exactions aujourd’hui, j’aimerais être celui qui ose briser l’omerta. Pour que ces malfrats ne puissent plus agir en toute impunité. Mais également pour leur permettre de se repentir. Aussi, pour mettre en lumière leur mode opératoire et ainsi permettre aux futures victimes de s’en prémunir. Si, aujourd’hui, je suis en capacité de les exposer, c’est parce que, pendant plus de dix ans, j’ai moi-même été l’un des membres les plus actifs de cette communauté. Il m’aura fallu dix autres années pour enfin réussir à m’émanciper.  

 

Je n’ai pas toujours été ainsi. Durant mon enfance jusqu’à l’adolescence, j’étais plutôt donneur que voleur : j’ai constamment été en avance partout où je devais me rendre. Trois heures avant de prendre l’avion. Deux heures avant un examen. Une heure avant un rendez-vous médical, au minimum. En cumulé, j’ai laissé filer des milliers d’heures de ma vie. Pour ne pas dire gâché. Cette perception du temps m’a été enseignée par un père anxieux qui avait horreur de devoir justifier un retard. Alors pour s’en prémunir, il préférait être en avance. Parfois trop. Souvent de manière maladive.

 

Une fois en âge de réclamer mon indépendance intellectuelle, j’ai réagi comme tout adolescent : j’ai pris un virage à cent quatre vingt degrés. À bas la dictature de l’heure. À bas cette règle liberticide qui m’a fait perdre des heures cumulées de ma vie. Je serai désormais en retard. Partout et tout le temps. Des rendez-vous importants aux travaux scolaires préparés la veille pour le lendemain, j’ai subi une refonte de mon système de fonctionnement. Plus rien ni personne ne méritait que je sois à l’heure. Encore moins en avance. Dans mon esprit, en agissant de la sorte, je prenais enfin le contrôle de mon propre temps, de ma vie et de ma propre destinée. C’était une façon de rattraper les heures que j’avais perdu à attendre, pour rien.


Ce que je ne comprenais pas à l’époque, c’est qu’en étant en retard, je manquais les rendez-vous les plus importants de tous : ceux avec moi-même. J’ai développé un système de fonctionnement marginal sur lequel j’ai consolidé l’idée que la liberté passait par le rejet de toutes les normes établies. Par la suite, j’ai compris que la liberté est fortement liée à la contrainte. Alors que vivre sur le fil de mes retards, m’a enfoncé chaque jour un peu plus dans les abysses de ma propre médiocrité

 

Être à l’heure, c’est respecter son temps. Et surtout celui des autres. Aucune négociation n’est possible avec ces terroristes qui prennent en otage notre temps. Aucune. Il faut le leur signifier. Il faut les mettre face à leurs incohérences et leurs manquements. Il ne faut plus avoir peur de le clamer haut et fort. Il faut rejeter leurs excuses sans saveurs. C’est leur tour de nous craindre. Et certainement plus l’inverse. 

 

Wissame



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