Les bons enquêteurs ne sont pas des super-héros.

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Cela fait trente minutes que je l’observe en silence. Trente minutes que je n’arrive pas à décrocher mon regard de cette curieuse scène pourtant d’apparence si banale. Mon bureau étant situé au rez-de-chaussée, il m’arrive parfois souvent de jeter un coup d’œil par la vitre pour observer le monde. Pourtant, ce jour-là, les contours de scénarios plus fous les uns que les autres se dessinent dans ma tête.

 

Un homme vient de garer sa petite voiture sans permis juste en face de ma fenêtre et il semble tourmenté. Son attitude laisse transparaitre beaucoup de nervosité. Persuadé que d’étranges évènements vont se dérouler sous mes yeux, je préfère attendre et confirmer mes hypothèses avant de retourner travailler l’esprit tranquille.

 

Les choses ne sont jamais aussi simples qu’on ne le croit.

 

Soudain, l’homme se saisit de son téléphone, ouvre sa portière puis bondit de son siège. Il sort de mon champ de vision en un éclair. Ne plus avoir de contact visuel avec mon suspect attise d’autant plus ma curiosité.

 

Lorsqu’il revient, il dispose deux sacs plastiques sur le siège passager. C’est alors que tous les scénarios que j’avais en tête s’effondrent à l’unisson. Je reconnais le logo sur les sacs. C’est celui du magasin exotique qui est à deux pas de chez moi. Je me sens tellement ridicule, tellement honteux. Une théorie prend le pas sur toutes les autres. Arrivé très en avance, il attendait tout simplement la réouverture du magasin après la pause déjeuner. Cet homme est innocent des tous les crimes auxquels j’ai osé l’associer dans mon esprit.

 

J’aurais fait un très mauvais inspecteur de police. Ce n’est d’ailleurs pas Ivar Fahsing qui va me dire le contraire. Ivar Fahsing, c’est l’inspecteur en chef de la police d’Oslo et également un professeur à l’Université Policière de la capitale norvégienne. Dans un article pour Psyche, il explique comment nous pouvons tous réfléchir comme des enquêteurs. Son témoignage m’a inspiré des réflexions sur notre capacité à émettre de bons ou de mauvais jugements, l’impact que ces jugements peuvent avoir sur notre vie personnelle et l’écart qu’il peut y avoir entre ce que l’on croit et la réalité.

 

 

Une marge d’erreur quasi nulle.

 

Les enquêtes judiciaires ne sont pas une mince affaire. Les inspecteurs ne disposent parfois que de très peu d’éléments, très peu de temps et la sécurité d’autres personnes dépend de leur capacité d’adaptation et de réactivité. Ils doivent donc trouver des réponses concrètes en un minimum de temps. De manière générale, nous établissons des jugements basés sur des information que nous avons déjà à notre disposition. Il nous est difficile d’avouer que de nombreux éléments nous sont toujours inconnus. Les biais de confirmation viennent également nous jouer des tours parce que nous avons tendance à chercher des preuves qui viennent soutenir nos croyances existantes ou nos jugements plutôt que d’en considérer de nouvelles. 

 

 

Nous sommes tous des ‘avares cognitifs’.

 

L’avarice cognitive est la tendance à céder aux raccourcis plutôt que de creuser des idées qui requièrent plus de travail. Si nous n’en avons pas conscience, nous pourrions être menés vers des théories toutes plus farfelues les unes que les autres, comme j’ai pu l’être avec cette homme qui patientait dans sa voiture.

 

Généralement, il nous faut moins de dix secondes pour se faire une opinion sur une personne que l’on vient de rencontrer. Immédiatement, nous décidons si cette personne est empathique et courtoise ou hostile. Nous faisons tout cela en nous basant sur notre instinct et sur des informations incomplètes telles que les traits du visage, la façon dont la personne est habillée ou sa manière de s’exprimer.

« Lorsque nous prenons des décisions quotidiennes, notre esprit ne considère souvent que les premières informations disponibles. L’histoire n’a pas besoin d’être précise, complète ou fiable ; il suffit que nous soyons cohérents pour que nous ayons confiance en notre jugement », indique Ivar Fahrsing.

 

 

Comment penser comme un enquêteur ?

 

Ivar décrit le bilan de ses observations des meilleurs enquêteurs avec lesquels il a travaillé au cours des trente dernières années. Ses conclusions sont très pertinentes et sont certainement utiles dans notre vie de tous les jours.

 

Collecter toutes les informations disponibles avant de prendre une décision.

 

« En tant que détective d’homicide, j’ai commencé à remarquer à quel point mes collègues les plus qualifiés étaient différents des autres. Ils n’ont jamais parlé fort et ils n’ont pas froncé les sourcils en voyant à quel point les choses étaient évidentes. Ils n’ont pas plus exprimé leur opinion que d’autres ; ils n’ont pas tiré de conclusions hâtives. Au contraire, ils observaient, posaient des questions et continuaient calmement à creuser. Cette implication détachée et la capacité de continuer à creuser sont les principaux attributs qui distinguent les détectives experts du reste de la foule. Par conséquent, ne pas prendre de décision est la meilleure décision qu’un bon enquêteur puisse prendre. », explique Ivar.

 

Pour pouvoir avoir une clarté d’esprit devant des informations qui paraissent pourtant claires, les bons enquêteurs n’assument rien, ne croient en rien et vérifie chaque fait et gestes avec précision. Il faut se poser des questions sur ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas.

 

Plus jeune, j’ai travaillé pendant quelque temps dans des services de support informatique d’une grande entreprise américaine. Ne pouvant pas nous déplacer dans les bureaux des personnes qui nous contactaient, il fallait donc mener l’enquête par téléphone et être efficace rapidement. Bon nombre d’utilisateurs indiquaient que leurs ordinateurs ne s’allumaient pas. La plupart du temps, il s’agissait du câble d’alimentation qui n’était pas branché ou alors, l’ordinateur n’avait pas été physiquement allumé. En n’assumant ne rien savoir sur la situation, les questions les plus basiques viennent naturellement en premier et servent à dresser un premier tableau de la situation.

 

Identifier toutes les explications possibles.

 

« De même, vous devez toujours créer un bref aperçu de toutes les explications alternatives possibles auxquelles vous pouvez penser pour la situation que vous essayez de résoudre. En fonction de vos alternatives, votre prochaine étape importante consiste à élaborer un plan pour les informations dont vous avez besoin pour tester vos différentes explications, y compris la manière dont vous obtiendrez les informations requises. Ce sera votre plan d’enquête », indique Ivar.

 

Pour être certains qu’un clavier ou qu’une souris ne fonctionnait plus et avant d’en demander le remplacement, nous demandions aux utilisateurs de réaliser des tests croisés. La souris défectueuse doit être testée sur l’ordinateur d’un collègue. Dans le même temps une souris fonctionnelle doit être testée sur l’ordinateur qui rencontrait le problème. De cette manière, nous éliminions certaines possibilités et la liste des explications possibles réduisait.

 

Affiner votre enquête.

 

Pour se faire, l’auteur nous explique que les policiers de son département utilisent la méthode des 6-Cs, en anglais :

  • Collect Collectez les informations disponibles.
  • Check Vérifier les faits. Sont-ils pertinents, précis et fiables ?
  • Connect Relier les points les uns aux autres
  • Construct Construisez toutes les solutions et hypothèses possibles.
  • Consider Réfléchissez aux informations dont vous avez le plus besoin pour tester vos hypothèses restantes.
  • Consult Consultez toujours une personne de confiance pour vous aider à réduire la portée de votre enquête en répétant ce processus à partir de la première étape.

 

«  Apprendre à penser comme un enquêteur peut vous rendre plus incisif, créatif, vous rendre moins prompt au jugements hâtifs et développer une meilleure écoute « .

 

Votre cerveau, comme n’importe quel autre muscle, a besoin d’entraînement. Acceptez le doute, creusez vos idées, restez curieux et continuez à vous éduquer. Ce sont les meilleurs conseils que je puisse vous donner pour ne pas accuser sans raison une personne qui ne fait qu’attendre dans sa voiture l’ouverture d’un magasin pour y faire ses courses…

 

Wissame

 

Puisque, « sharing is caring » :

Wissame
Wissame

Wissame Cherfi est un producteur, réalisateur, podcasteur et auteur avec une expertise de + 10 ans dans le domaine de la production audiovisuelle. Dix années qu'il met à profit désormais en tant que Consultant Créatif Freelance en aidant ses clients sur tout types de projets créatifs. « La musique qui vient de mon cœur » (2022) est son premier livre.

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