Tout peut basculer en un claquement de doigts.

Il est 16 h 47 lorsque mon téléphone sonne.  En décrochant, j’entends les pleurs de mon fils en fond sonore. Mon cœur bat immédiatement la chamade, je sens que quelque chose ne tourne pas rond.

 

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Il va bien ?, je demande à mon épouse.
— Younès vient de tomber d’une plateforme. Viens vite ! C’est sérieux !
— J’arrive tout de suite ! »


 

Quelle situation vais-je trouver une fois sur place ? Est-ce grave ? Que s’est-il passé ?
Qui est responsable ? 

 

Habituellement, je fais preuve de sang froid dans des situations qui en requièrent. Pas cette fois. Mes jambes sont cotonneuses. Ma respiration difficile. Je suis au bord de l’implosion.

 

J’enfile mes chaussures aussi vite que possible puis je cours à toute allure vers le parc situé non loin de là. Les pires scénarios me passent par la tête pendant ces minutes interminables. Tant bien que mal, j’essaie de les chasser. J’accélère. Je ne suis plus très loin.

 

Une fois sur place, je vois des dizaines d’enfants en train de s’amuser. Difficile de repérer ma femme et mon fils parmi cette foule dense. Ma respiration est de plus en plus courte, mes jambes de plus en plus cotonneuses. 

 

Soudain je les aperçois, je hâte le pas.

 

En arrivant à quelques mètres d’eux, je prends une grande respiration puis j’observe les environs de l’aire de jeu. Aucune trace de sang sur le sol ou sur les vêtements de ma femme. Je respire. Le soulagement ne dure pourtant que quelques minutes. 

 

Son bras droit a doublé de volume. Au touché, je sens que l’os est sorti de son alignement naturel. Je me contiens pour ne pas imploser, l’émotion est vive. Younès est blotti dans les bras de sa maman, immobile, gémissant comme un animal blessé. Il semble avoir trouvé naturellement une position qui le soulage quelque peu.

 

Les pompiers arrivent rapidement et nous emmènent à l’hôpital le plus proche. Younès, qui nourrit depuis toujours le rêve de monter dans un camion de pompier s’est endormi paisiblement, certainement épuisé par la douleur. Il ne pourra donc pas profiter du pimpon activé pour se frayer un chemin parmi les voitures.

 

Une fois à l’hôpital, les résultats de la radio confirment une luxation du coude et une fracture de l’humérus. C’est sérieux, très sérieux. Les différentes tentatives des médecins urgentistes pour replacer son os n’y font rien. Il va falloir lui faire une opération que je voulais à tout prix éviter mais le plus grave n’est pas là.

 

Le chirurgien est formel. Il y a 30% de chances pour que sa capacité motrice au niveau de la main droite soit affectée par cette opération. Il reste donc 70% de chances que tout se passe bien. Pourtant, je me focalise inlassablement sur ces fichus 30%, complètement tétanisé par l’éventualité de ce scénario catastrophe. Le lendemain après-midi le chirurgien réussit à réduire la fracture sous anesthésie générale avant de le plâtrer. L’opération n’aura donc pas été nécessaire. Soulagement. 

 

La pression peut redescendre. Enfin.

 

Une fois à la maison, Younès réapprend à se déplacer, à jouer avec une seule main, à s’asseoir, se mouvoir, à manger avec sa main faible. Il le fait avec une dextérité et une aisance à couper le souffle. Naturellement. Au bout de quelques heures, il joue comme si de rien n’était, affichant un large sourire.

 

Younès pendant ces trois jours vient de faire preuve de grand courage, de force de caractère et de ténacité. Du haut de ses trois ans il vient de me donner une grande leçon. Peu importe ce qu’il nous arrive dans la vie, nous avons une capacité naturelle et innée à nous adapter, à trouver des ressources insoupçonnées et avancer sans se retourner. À nous de reconnecter avec cet enfant intérieur qui sommeille en nous.

 

Wissame

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